C’est l’histoire d’un affrontement politique et médiatique digne des meilleurs feuilletons. D’un côté, un diffuseur en crise qui tente de survivre dans une industrie en ruines.
De l’autre, un premier ministre sortant qui refuse de jouer selon de nouvelles règles du jeu. Et au centre de ce bras de fer : Louis-Philippe Neveu, le patron de TVA et de TVA Sports, qualifié tour à tour de « sans-cœur », de « bras armé de Québecor » ou de « destructeur de démocratie ».
Et pourtant, dans ce duel d’images et de perceptions, c’est lui, le mal-aimé, qui rit aujourd’hui dans sa barbe.
Car oui, contre toute attente, c’est Louis-Philippe Neveu qui a eu le dernier mot dans cette saga.
Tout a commencé avec une décision qui a immédiatement fait grincer des dents : TVA, par l’entremise de son producteur exécutif Louis-Philippe Neveu, exigeait 75 000 $ à chacun des quatre partis politiques pour la tenue du traditionnel débat des chefs, soit un total de 300 000 $.
Officiellement, cette somme devait servir à couvrir les frais techniques et logistiques liés à la production de l’émission, en raison des moyens désormais limités de Groupe TVA, qui a éliminé plus de 500 postes l’an dernier et qui se débat avec des pertes historiques, notamment à TVA Sports.
Dès l’annonce, l’indignation a fusé de toutes parts. Des analystes ont hurlé à l’indécence. Des stratèges politiques ont crié au précédent dangereux.
Certains y ont vu une tentative déguisée de museler la démocratie. On traitait Neveu de profiteur, de manipulateur, de bras armé d’un empire médiatique souverainiste. On accusait Québecor de marchander un exercice démocratique fondamental.
Mais ce que peu ont vu venir, c’est que Louis-Philippe Neveu savait exactement ce qu’il faisait.
En coulisses, plusieurs savaient que Louis-Philippe Neveu, fidèle soldat de Pierre Karl Péladeau, n’avait aucune intention de reculer.
L’homme fort de TVA savait que les autres partis – le Bloc, les conservateurs et le NPD – finiraient par dire oui. Il savait aussi que le Parti libéral, désormais dirigé par Mark Carney, refuserait probablement de payer.
Que ce soit pour une question d’image, de principe, ou par crainte du débat en français, Neveu misait sur le fait que le refus viendrait du camp libéral.
Et c’est exactement ce qui s’est produit.
Le refus de Mark Carney de participer au débat de TVA, en refusant de débourser les 75 000 $, a donné à Louis-Philippe Neveu une victoire inattendue.
Du jour au lendemain, le blâme a basculé. L’homme qui était traité de vautour est devenu visionnaire. Le chef libéral est désormais vu comme celui qui a annulé un débat crucial, comme celui qui fuit les caméras québécoises, comme celui qui craint d’être confronté sur sa maîtrise imparfaite du français.
Pendant que Neveu encaissait les coups dans les premières semaines, son plan s’installait discrètement. Il savait que le Parti conservateur n’allait pas rater une telle occasion.
Pierre Poilievre s’est emparé du dossier comme un joueur de hockey flairant le but vide : il a offert de payer lui-même les frais de Mark Carney. Puis il a traité Carney de faible, de peureux, de méprisant envers le Québec.
Il fallait voir la scène pour y croire. Poilievre, sourire en coin, prêt à signer le chèque de 75 000 $ pour son adversaire. Un geste à la fois moqueur et dévastateur.
Et voilà que tout le narratif bascule.
Aujourd’hui, tout pointe du doigt Carney. Il est devenu la risée de ses adversaires. L’homme trop fragile pour débattre. Le chef qui se cache derrière des prétextes boiteux. Le banquier qui refuse de payer pour parler aux Québécois, pendant que même ses rivaux sont prêts à mettre la main dans leur propre poche pour qu’il puisse s’exprimer.
Louis-Philippe Neveu, celui qu’on accablait, a transformé un pari risqué en triomphe politique et stratégique.
Il a prouvé que le débat était important, que les Québécois y tenaient, et que le premier ministre sortant avait fui.
Pour Neveu, c’est plus qu’une simple opération logistique. C’est une revanche contre un système qui se moquait de ses demandes.
Rappelons que TVA Sports a perdu plus de 300 millions de dollars depuis sa création. Que le groupe TVA vit une crise existentielle. Que les productions sont coupées, les équipes effondrées, les talents en fuite.
Et pendant ce temps, Radio-Canada bénéficie d’un financement public massif, organise ses débats avec des ressources que TVA ne peut plus se permettre, et regarde tranquillement son concurrent se débattre dans la marée.
Neveu a donc décidé de dire non. De poser ses conditions. D’exiger une contribution équitable. Et c’est Mark Carney, l’ex-banquier de la haute finance, qui a refusé.
Le paradoxe est cruel : un libéral millionnaire refuse de payer 75 000 $ pour parler aux Québécois en pleine campagne électorale, pendant qu’un diffuseur québécois en faillite tente tant bien que mal de maintenir un débat public vivant.
Il fallait voir les visages crispés des stratèges libéraux au lendemain de l’annulation. Ils ne pouvaient plus blâmer TVA.
Le peuple voyait clair. Le débat n’a pas été annulé à cause du méchant diffuseur. Il a été annulé à cause d’un chef qui a eu peur.
Et c’est là que Neveu a eu le dernier mot.
L’homme qui faisait rire les cyniques. L’homme qu’on accusait d’avoir détruit TVA Sports. Celui qu’on disait dépassé, incompétent, mauvais gestionnaire.
Celui qui refusait de sauver l’émission de Jean-Charles Lajoie, qui coupe dans ses équipes, mais qui osait quand même demander 300 000 $ aux partis.
Aujourd’hui, c’est lui qui rit.
Parce qu’il a exposé une vérité brutale : les partis veulent des débats, mais pas s’ils doivent en payer le prix. Parce qu’il a prouvé que même en position de faiblesse, un diffuseur québécois peut encore influencer l’agenda. Parce qu’il a démontré que Mark Carney n’était pas prêt pour le Québec.
Et surtout, parce que dans un monde où tout est calcul, Neveu a mieux joué que tout le monde.
Il ne fait aucun doute que la saga du Face-à-Face 2025 deviendra une patate chaude. D’un point de vue politique, ce sera un point tournant dans la campagne fédérale.
D’un point de vue médiatique, ce sera une leçon sur la survie d’un réseau en péril. D’un point de vue stratégique, ce sera l’exemple parfait d’un joueur sous-estimé qui déjoue tous les pronostics.
Alors que Mark Carney tente de sauver la face, que ses rivaux le traitent de fuyard et que les journalistes s’interrogent sur ses capacités à affronter Donald Trump, Louis-Philippe Neveu, lui, n’a rien à dire.
Il n’a plus besoin de parler. Il a gagné.
Il a prouvé que, même affaibli, même ridiculisé, même acculé, il pouvait tirer son épingle du jeu. Et ce jour-là, dans le grand théâtre de la politique et des médias, le méchant loup n’était pas celui qu’on croyait.
Louis-Philippe Neveu sort grandi de cette tempête. TVA a tenu son bout. Les autres partis ont accepté. Et Mark Carney, lui, a fui.
Comme un peureux...