C'est la fin des Nordiques

C'est la fin des Nordiques

Par David Garel le 2026-01-29
canadiens

Ce match-là n’était pas qu’un score de 7-3 inscrit au tableau. C’était un rappel brutal, presque cruel, de ce que cette rivalité a toujours été et de ce qu’elle ne sera plus jamais.

Une soirée nostalgique, oui, mais une nostalgie à sens unique. Parce que pendant que le Centre Bell vibrait au souvenir des Nordiques, le Canadien, lui, n’a pas rendu hommage : il a exécuté.

Voici les faits saillants de cette soirée extraordinaire:

Dès les premières secondes, Noah Dobson a planté le décor. Cinquante-six secondes à peine, un tir sur réception sec, précis, sans cérémonie, et déjà Montréal prenait les devants.

Pas de suspense, pas de mise en bouche. Juste un message clair : ce soir, ce n’est pas un gala commémoratif, c’est un règlement de comptes.

Dobson, huitième défenseur de l’histoire du club à atteindre le plateau des dix buts dès sa première saison à Montréal, incarnait parfaitement ce moment : calme, sûr de lui, clinique. Tout le contraire du folklore.

Le reste a suivi comme un vieux film qu’on connaît par cœur quand on est né ici. Brock Nelson a bien égalisé avec un tir que Jakub Dobes aimerait revoir, mais même ça sonnait creux.

Nelson marque contre Montréal comme d’autres respirent, mais cette fois, ce n’était qu’un sursis. Nick Suzuki a ensuite pris le contrôle du match, comme un capitaine qui comprend exactement le poids du contexte.

En avantage numérique, il a inscrit son 17e but de la saison pour atteindre, pour une cinquième fois, le plateau des 60 points.

Puis, à court d’un homme, il est parti seul en échappée pour battre Scott Wedgewood avec une feinte pleine de sang-froid. Le genre de jeu qui résume tout : intelligence, talent, autorité.

Même le chaos n’a pas déstabilisé Montréal. La mise en échec de Josh Manson sur Kaiden Guhle, le casque lancé sur le chemin du vestiaire, la pénalité majeure d’abord annoncée puis annulée après révision vidéo : tout ça aurait pu faire dérailler un match. Pas celui-là. Guhle est revenu, le Canadien est resté droit, et l’Avalanche a continué de s’enfoncer.

Jake Evans a profité d’une sortie catastrophique de Wedgewood derrière son filet pour marquer dans une cage abandonnée, puis quarante secondes plus tard, Kirby Dach a exposé une autre faiblesse en marquant près du poteau.

Quatre buts d’écart. Match fini. Même si Joel Kiviranta et Ross Colton ont tenté de redonner un semblant de vie au Colorado, Alexandre Carrier a rapidement remis les pendules à l’heure. Juraj Slafkovsky, lui, a complété le tableau avec son 20e but de la saison, atteignant ce plateau pour la deuxième fois de sa carrière. Une soirée complète, maîtrisée, sans pitié.

Et c’est là que le symbole devient plus lourd que le score.

Parce que cette équipe qui portait l’uniforme des Nordiques, cette Avalanche maquillée en souvenir, a été traitée exactement comme les Nordiques l’ont toujours été quand ça comptait vraiment : dominée, étouffée, renvoyée à sa place. Comme dans le temps.

Pas la version romancée, pas la nostalgie Instagram. La vraie. Celle où Montréal gagnait, et Québec encaissait.

C’est pour ça que cette victoire fait si mal à certains discours qu’on entend encore. Notamment ceux, véhiculés récemment par TVA Sports, qui fantasment sur un retour des Nordiques grâce à des fonds souverains du Moyen-Orient.

Comme si l’argent pouvait effacer l’histoire. Comme si un chèque de quelques milliards pouvait réparer une fracture identitaire vieille de trente ans.

On nous parle du Qatar, de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis. De leurs fonds souverains gigantesques : le Public Investment Fund, Mubadala, le fonds qatari. Ensemble, environ 2500 milliards de dollars américains, plus que le PIB du Canada.

Pour eux, acheter une équipe de la LNH serait l’équivalent d’acheter une brosse à dents de luxe. Une peccadille.

Ces fonds sont partout. Dans le golf avec la LIV et la PGA. Dans le soccer avec la FIFA, Newcastle, le Paris Saint-Germain. Dans le tennis avec l’ATP, les Masters 1000 à venir, le Mubadala Citi DC Open.

En Formule 1, en boxe, dans les médias sportifs avec DAZN. Même en Amérique du Nord, le Qatar est déjà propriétaire minoritaire des Capitals de Washington. Le fric est là, omniprésent, insistant.

Alors oui, théoriquement, Québec pourrait les attirer. Les franchises de la LNH valent aujourd’hui entre 1,3 et 4,4 milliards de dollars. Leur valeur a presque triplé en dix ans.

Mais il y a deux problèmes majeurs que personne ne veut regarder en face.

Le premier, c’est la ligue. Présentement, un fonds souverain ne peut pas être propriétaire majoritaire d’une équipe de la LNH. Participation minoritaire seulement. Ça pourrait changer, oui, parce que l’argent finit toujours par gagner. Mais ce n’est pas fait.

Le deuxième, et le plus important, c’est l’illusion morale et identitaire. Encourageriez-vous une équipe appartenant à un fonds lié à une monarchie autoritaire?

À des régimes où la liberté d’expression est limitée, où les femmes restent sous tutelle, où des journalistes ont été assassinés, où la dissidence est criminalisée? La question dérange, mais elle est réelle.

Et en même temps, elle est hypocrite. Parce que vous encouragez déjà ces fonds tous les jours. Sur vos réseaux sociaux, dans vos films, vos téléphones, vos voitures, vos billets de spectacle.

Même le Canadien de Montréal est indirectement lié à cet argent via des investissements dans l’écosystème du sport et du divertissement. Le train est parti depuis longtemps.

Mais tout ça n’achète pas une rivalité. Tout ça n’achète pas une mémoire collective. Et surtout, tout ça n’achète pas une soirée comme celle-là.

Parce que ce 7-3, ce n’était pas juste une victoire. C’était un rappel. Un rappel que les Nordiques, même ressuscités par un fonds de 2500 milliards, resteraient confrontés à la même réalité : Montréal n’a jamais eu besoin de nostalgie pour gagner.

Et quand le Canadien décide de rejouer le passé, il le fait comme il l’a toujours fait : en écrivant la fin de l’histoire à sa façon.