Il y a des moments dans le monde médiatique du hockey québécois où l’on se pince pour vérifier si ce qu’on vient d’entendre est bien réel.
Des instants de pur délire, où la logique, la perspective et le simple bon sens sont suspendus au profit de réflexes dépassés.
Ce fut exactement le cas la Poche Bleue, où Maxime Lapierre, ex-joueur du Canadien et co-animateur/propriétaire du balado, a provoqué une véritable commotion médiatique.
Lors d’un échange autour d’un scénario hypothétique où Ivan Demidov — oui, D-E-M-I-D-O-V, pas Devidov comme on l’a entendu maladroitement prononcé par Jean Perron dans le même balado — arriverait à Montréal pour les séries éliminatoires, Lapierre a affirmé, sans aucune hésitation, qu’il placerait ce prodige russe sur un quatrième trio, aux côtés de Jake Evans et Joel Armia.
La controverse s’est intensifiée lorsque les propos complets de Maxime Lapierre ont été relayés sur les réseaux sociaux.
Ce n’était pas une simple maladresse lancée à la volée : Lapierre a pris le temps de formuler sa position, de la répéter, de la justifier… et de l’assumer pleinement. Voici exactement ce qu’il a dit :
« Est-ce que tu vas toucher au trio Suzuki, Caulfield, Slavkoski ? Non. Est-ce que tu vas toucher au trio Dvorak avec Gallagher pis Anderson ? Non. Est-ce que tu vas toucher au trio avec Jake Evans pis Emil Heineman pis Armia ? Non. Où est-ce que tu vas le mettre ? À la place de Joshua Roy ? Moi, je le mets avec Evans pis Armia. »
À ce moment précis, la fracture générationnelle s’est cristallisée. D’un côté, une nouvelle génération de partisans et de journalistes qui voient en Demidov un joueur d’impact, un créateur, un artiste du hockey.
De l’autre, un ancien guerrier qui continue de se méfier de tout ce qui ne cadre pas dans les “codes de vestiaire” de son temps.
Et comment ne pas faire le parallèle avec Jean Perron, qui, quelques jours plus tôt, sur la même plateforme, avait lui aussi provoqué un malaise généralisé en tenant des propos pour le moins choquants en affirmant qu'il ne voulait pas un étranger dans l'équipe.
Sur les réseaux sociaux, la réaction fut immédiate : incompréhension, colère, dérision. Des dizaines de partisans ont souligné à quel point il était surréaliste de vouloir enterrer un prodige comme Demidov sur un quatrième trio ou de l’exclure totalement sous prétexte qu’il ne connaît pas le système du CH.
Plusieurs ont rappelé que Cale Makar, Cole Caufield et d’autres jeunes vedettes ont tous brillé dès leur premier match dans la LNH — souvent en séries — parce qu’ils ont été placés dans des rôles qui correspondaient à leur talent.
Mais à Montréal, visiblement, on préfère souvent “protéger la chimie” plutôt que d’oser le génie.
On ne parle pas ici d’un simple joueur de soutien. On ne parle pas d’un espoir qui peine à percer dans la KHL. On parle du Kirill Kaprizov 2.0.
D’un joueur qui a dominé la KHL à 19 ans, qui a battu le record de points pour un joueur de moins de 20 ans, qui a été sélectionné cinquième au total par le Canadien de Montréal, et que l’on considère à l’international comme l’un des meilleurs talents russes depuis Artemi Panarin.
Un joueur que tous les recruteurs s’accordent à dire prêt à faire le saut dans la LNH — pas pour faire de la figuration, mais pour changer la donne immédiatement.
Et Maxime Lapierre, dans toute sa conviction, le verrait enchaîné au rôle défensif ingrat d’un quatrième trio, isolé entre deux vétérans plombiers, mais incapables de compléter un joueur de ce calibre.
Jake Evans est reconnu pour son efficacité en désavantage numérique et son jeu responsable. Joel Armia, pour sa robustesse et sa fiabilité quand il n’est pas blessé. Mais ni l’un ni l’autre ne possède le flair offensif, la vitesse ou la créativité nécessaires pour créer de la magie avec un joueur comme Demidov.
Le plus consternant, c’est la justification offerte. Lapierre affirme qu’on ne doit pas “toucher aux trios qui fonctionnent.”
Comme si le Canadien roulait actuellement sur quatre trios figés dans le béton, dignes d’un favori pour la Coupe Stanley.
Faut-il rappeler que le CH se bat toujours pour sa survie en séries ? Que sa production offensive demeure instable ? Que Joshua Roy, aussi prometteur soit-il, n’est pas du même niveau que Demidov ?
Refuser de perturber une soi-disant “chimie” pour y insérer un diamant brut capable de transformer une ligne en arme de destruction massive, c’est tout simplement une vision de plombier...une vision défensive du hockey.
Une vision où le talent pur est perçu comme un danger pour l’équilibre, plutôt que comme une bouffée d’oxygène dans une équipe qui peine à respirer offensivement.
Mais ce moment absurde à La Poche Bleue n’est pas arrivé tout seul. Il s’inscrit dans une dérive plus large, amorcée quelques jours plus tôt par Jean Perron, dans la même émission.
L’ancien entraîneur du CH, visiblement prisonnier d’une époque passée date, avait alors refusé catégoriquement l’idée même d’intégrer Demidov à l’alignement en séries, affirmant qu’il ne connaissait pas le système, qu’il n’était pas assez régulier, et surtout, en utilisant un mot qui a fait bondir : étranger.
@lapochebleue Ça chauffe entre Jean et Tony! 🔥 Que ferais-tu avec Ivan Demidov s'il était en mesure de participer aux séries avec le Canadien ? 👀 #hockey #lnh #nhl #fyp #gohabsgo #montrealcanadiens ♬ original sound - lapochebleue
« En tout cas, t’amènes pas un étranger comme Demidov à l’heure actuelle, il connaît pas notre système. Il va virer la chimie de ce club-là à l’envers. »
Le mot était lâché. Étranger.
Dans la bouche de Jean Perron, ce terme n’avait rien d’innocent. Il trahissait une hostilité sourde à tout ce qui vient de l’extérieur, un refus d’accepter qu’un jeune joueur russe, talentueux, cultivé, respectueux, et — horreur ! — déjà en train d’apprendre le français, puisse venir perturber une structure fragile mais chérie.
Une structure qu’il juge plus importante que le talent lui-même.
Et pire encore : Jean Perron n’est même pas parvenu à prononcer son nom correctement. Tout au long de sa tirade, il l’a appelé Devidov. D-E-V-I-D-O-V.
Une erreur qu’on aurait pu pardonner si elle n’était pas l’écho sonore du mépris, de l’ignorance et de l’indifférence totale pour ce que représente Ivan Demidov.
Quand on ne se donne même pas la peine de bien nommer un joueur qu’on rejette en bloc, on abdique toute forme de crédibilité.
Dans ce contexte, la sortie de Maxime Lapierre, pourtant plus posée, devient une extension du même problème. Moins virulente, mais tout aussi révélatrice : une incapacité à reconnaître le talent comme priorité.
Mettre Demidov sur un quatrième trio, c’est l’annuler sans oser l’avouer. C’est dire qu’on l’accepte, à condition qu’il ne dérange pas.
Qu’il patine dans les coins, qu’il se taise, qu’il prouve sa loyauté au système… avant d’avoir le droit de briller. Un discours qui, dans un autre contexte, a déjà brisé des carrières.
Mais Demidov n’est pas un pari. Ce n’est pas un long shot ou un projet. C’est un phénomène reconnu à l’échelle internationale, qu’on empêche de jouer en Russie parce qu’il a refusé de signer une prolongation.
Un jeune homme dont la copine, Ekaterina Yakovleva, a soudainement disparu des réseaux sociaux, après avoir été très active.
Son dernier post Instagram remonte à 29 semaines, sa dernière vidéo YouTube à 8 mois. Tous les signaux pointent vers une pression silencieuse mais digne d'une manipulation pyschologique exercée sur leur entourage.
Et pendant ce temps, au Québec, sur les ondes d’un des balados les plus écoutés, on débat de l’opportunité de le faire jouer… avec des plombiers.
C’est là que réside la véritable commotion à la Poche Bleue. Pas dans les mots mal choisis, pas dans les analyses superficielles.
Mais dans le traitement accordé à un espoir de cette envergure. Un traitement qu’on n’oserait jamais infliger à un joueur nord-américain de statut similaire.
Jamais personne n’aurait suggéré que Cale Makar fasse ses débuts sur une 3e paire. Ou que Cole Caufield en 2021 soit "pogné" dans un rôle défensif.
Il faut que ça cesse. Il faut que les anciens qui prennent le micro comprennent que le hockey a changé. Que le talent doit primer sur les automatismes. Que le respect commence par le nom, se poursuit par le rôle, et se mesure à l’ouverture d’esprit.
Ivan Demidov ne mérite pas ces débats passés date. Il ne mérite pas d’être ridiculisé à travers des projections boîteuses.
Il mérite qu’on parle de lui comme d’un futur premier trio. Comme d’un élément central du renouveau du Canadien.Comme d’un futur ambassadeur du CH… en français.
Et surtout, il mérite qu’on lui laisse une vraie place. Pas un coin de banc. Pas un trio de l’ombre. Une place à la hauteur de son talent.
Parce qu’un jour, très bientôt, il va débarquer à Montréal. Et ce jour-là, on saura qui l’attendait… et qui voulait le cacher.