Pendant que TVA Sports est tout près de récupérer les droits nationaux francophones de la Ligue nationale de hockey, pendant que Pierre Karl Péladeau se bat bec et ongles pour ramener les matchs du samedi soir et possiblement même les séries éliminatoires à TVA, l’autre réalité du Groupe TVA est beaucoup plus sombre, beaucoup plus humaine, et infiniment plus brutale.
À l’intérieur même de l’organisation, le moral est en chute libre.
Un récent sondage mené par le Syndicat des employé(e)s de TVA révèle que 71 % des employés interrogés songent sérieusement à quitter l’entreprise.
Pas à moyen terme. Maintenant. Ce coup de sonde, auquel ont répondu près de 200 salariés, environ 40 % des membres du syndicat représentant journalistes, techniciens et employés de bureau, ne se veut pas scientifique, mais il expose sans détour ce que le syndicat décrit comme une détresse et une anxiété généralisées qui s’installent depuis des mois.
Trois employés sur quatre affirment ressentir davantage de stress et de pression depuis la grande restructuration amorcée en novembre 2023, celle où TVA avait annoncé l’abolition de 547 postes d’un seul coup.
Et comme si ce choc collectif n’avait pas suffi, une autre vague est venue frapper en novembre dernier avec 87 suppressions supplémentaires, principalement dans les stations régionales.
Résultat : 67 % des répondants estiment aujourd’hui qu’il manque cruellement d’effectifs dans leur service.
Le président syndical Carl Beaudoin résume la situation sans détour : les gens doivent constamment en faire plus avec moins, ils se donnent au maximum de leur capacité, mais honnêtement, les lueurs d’espoir ne semblent plus vouloir apparaître à l’horizon.
Plus alarmant encore : au moment du sondage, 99 % des employés craignaient de nouvelles mises à pied. Presque unanimement.
Et seulement 7 % disaient encore faire confiance à l’employeur pour tenter de conserver le plus d’emplois possible, pendant que 63 % affirmaient ne plus avoir aucune confiance du tout.
On ne parle plus ici d’un simple malaise organisationnel.
On parle d’un effondrement du lien de confiance.
La direction du Groupe TVA reconnaît évidemment que le contexte est extrêmement exigeant, évoque la crise structurelle qui frappe l’ensemble de l’industrie, la transformation des habitudes d’écoute et la chute des revenus publicitaires.
Elle rappelle aussi que TVA demeure la chaîne généraliste numéro un au Québec. Mais derrière ce discours corporatif, les chiffres racontent une autre histoire : près de 800 postes supprimés en trois ans, et depuis 2022, des pertes d’exploitation cumulées de 217 millions de dollars pour le réseau TVA.
Et c’est exactement là que la colère des employés rejoint la saga TVA Sports.
Parce qu’au même moment où on demande aux équipes d’accepter l’austérité, pendant qu’on ferme des bureaux régionaux, qu’on fusionne des salles de nouvelles, qu’on transfère des employés vers Québecor NumériQ, qu’on déménage TVA Sports dans l’immeuble du Journal de Montréal pour couper les coûts fixes, Pierre Karl Péladeau serait prêt à remettre des dizaines, voire des centaines, de millions supplémentaires sur la table pour conserver le hockey national.
C’est cette réalité qui met le feu aux poudres.
TVA Sports a déjà coûté près de 300 millions de dollars en pertes cumulées depuis sa création. La chaîne avait déboursé environ 720 millions pour son contrat initial de 12 ans avec la LNH, et malgré tout, elle n’a jamais été rentable.
Aujourd’hui encore, ses cotes d’écoute sont faméliques, une partie du public québécois regarde carrément Sportsnet en anglais le samedi soir pour éviter TVA Sports, et pourtant, Québecor s’apprête possiblement à replonger.
Selon ce qui circule dans l’industrie, confirmé par plusieurs sources médiatiques, TVA Sports serait en voie de récupérer environ 24 matchs nationaux francophones, incluant historiquement les samedis soirs, et possiblement les séries éliminatoires, pendant que RDS conserve ses 45 matchs régionaux et qu’une quinzaine de rencontres glisseraient vers le streaming.
Autrement dit, pendant que les employés vivent dans la peur permanente de nouvelles compressions, on s’apprêterait à investir massivement pour maintenir une chaîne sportive déficitaire en vie.
C’est là que, pour plusieurs à l’interne, la situation devient indéfendable.
Parce que ce n’est plus seulement une question de stratégie médiatique. C’est une question de priorités humaines.
Combien de postes auraient pu être sauvés avec cet argent ?
Combien de salles de nouvelles auraient pu être maintenues ?
Combien de journalistes d’enquête, de recherchistes, de techniciens spécialisés auraient pu rester en poste ?
Pendant que les employés encaissent vague après vague de licenciements, pendant qu’ils travaillent sous pression constante, avec des équipes amputées, on leur demande en parallèle d’accepter qu’un chèque colossal soit signé pour une bataille d’ego avec Bell.
Car il faut appeler les choses par leur nom.
Ce dossier n’est plus financier.
Il est personnel.
Pour Pierre Karl Péladeau, laisser RDS et Bell Média contrôler à la fois la télévision traditionnelle et le streaming serait une défaite symbolique.
Depuis que les chiffres de 2024 montrent que RDS a perdu plus d’argent que TVA Sports, il tient ce fait comme un trophée psychologique : dans sa tête, Bell n’est plus intouchable, et tant qu’il peut rester assis à la table, il restera.
Même si ça coûte cher.
Même si le public décroche.
Même si ses propres employés paient le prix.
Et pendant ce temps, sur le terrain, le Québec s’enrage.
À peine les rumeurs de retour du hockey à TVA Sports ont-elles commencé à circuler que les réseaux sociaux ont explosé : « pas encore TVA Sports », « ils ont perdu 300 millions et on leur redonne les séries », « je vais continuer à regarder en anglais », « on vient de vivre les Olympiques avec RDS et Radio-Canada, pourquoi on reculerait ? »
Ce rejet populaire massif ne sort pas de nulle part. Il est le résultat d’années de compressions, de production au rabais, d’identité éditoriale brouillée et d’un sentiment très fort que TVA Sports n’est plus branchée sur la réalité des amateurs.
Et pourtant, malgré cette colère publique, malgré la détresse interne, malgré 217 millions de pertes en trois ans du côté TVA, malgré près de 800 emplois supprimés, Québecor s’apprête possiblement à remettre une montagne d’argent dans un projet qui n’a jamais fonctionné économiquement.
C’est pour ça que plusieurs parlent aujourd’hui d’un point de non-retour.
Pas parce que le hockey ne mérite pas d’être diffusé en français.
Mais parce que continuer cette guerre d’orgueil pendant que l’organisation saigne de l’intérieur ressemble de plus en plus à un choix irréparable.
Car à force de protéger une chaîne sportive déficitaire, on est peut-être en train de sacrifier ce qui reste du cœur même de TVA.
Et ça, aucune série éliminatoire ne pourra le réparer.
