Ivan Demidov n’est pas arrivé à Montréal simplement avec du talent brut et des mains d’élite. Ce qu’on découvre à travers l’entrevue accordée à Arpon Basu de The Athletic, c’est un parcours façonné dès l’enfance par des choix radicaux, des sacrifices familiaux concrets et une obsession assumée pour le hockey.
Derrière chaque geste qu’il pose aujourd’hui sur la glace, il y a une histoire beaucoup plus lourde que ce qu’on voit en surface, une histoire qui explique pourquoi, à seulement 20 ans, il pense déjà le jeu différemment.
It’s been a little under a year since Canadiens rookie Ivan Demidov landed at Pearson Airport, his flight tracked from Istanbul and welcomed by throngs of fans and media. And yet, we still know so little about him.
— Arpon Basu (@ArponBasu) March 30, 2026
Until now.
Meet Ivan Demidov: https://t.co/Ssdq9iWk7d
Tout le monde se souvient de ce but contre les Sénateurs d’Ottawa. Le genre de séquence qui te fait lever, qui te fait douter de ce que tu viens de voir.
Contrôle le long de la bande, changement de direction, feinte de tir, lecture parfaite du défenseur, passe, déplacement dans l’enclave, réception, tir sur réception. Égalité créée presque à lui seul. Mais ce moment-là, ce n’était pas juste un but spectaculaire.
C’était un hommage.
Après avoir marqué, Demidov pointe dans la foule. Pas vers n’importe qui. Vers ses parents. Pour la première fois de leur vie, ils étaient là, en Amérique du Nord, à le voir réaliser ce pour quoi ils avaient tout sacrifié. Et lui le dit sans détour : “Je leur dois tout.”
Tout part de là.
Demidov est né en Russie, mais ce détail-là ne raconte pas vraiment son histoire. Lui, il a grandi dans une petite ville où tout tournait autour de la glace. Littéralement. Une patinoire extérieure à quelques pas de la maison. Plusieurs arénas. Des tournois internationaux. Un environnement où le hockey n’était pas une activité, mais une obsession.
Et chez les Demidov, cette obsession devient rapidement un mode de vie.
À deux ans, il est déjà sur des patins. À cinq ans, il s’entraîne avec des joueurs plus vieux sans même réaliser qu’il n’est pas dans son groupe d’âge.
Quand on lui demande de retourner avec des jeunes de son âge, sa réaction est révélatrice : il ne comprend pas pourquoi. Dans sa tête, il est déjà ailleurs. Il raconte même en riant que les autres enfants avaient encore de la difficulté à patiner pendant que lui travaillait déjà ses habiletés avec rondelle dans un coin avec son père.
Son père, justement.
Aleksei Demidov ne jouait pas au hockey à haut niveau. Mais il a vu quelque chose chez ses fils. Assez pour prendre une décision que peu de familles prennent vraiment.
Il a arrêté de travailler. Complètement. Sa conjointe, Olga, a porté la famille financièrement pendant que lui se consacrait à temps plein au développement de ses enfants.
Olga le dit clairement : ce n’était pas facile. Ils ont vendu un de leurs appartements pour rendre ça possible. Ce n’était pas un coup de tête. C’était un plan. Une conviction profonde que ça en valait la peine.
Et à partir de là, tout s’organise autour du hockey.
Les journées de Demidov deviennent presque irréelles. Entraînement le matin. École. Retour sur la glace. Souper. Devoirs. Retour à la patinoire avec son père le soir. Parfois jusqu’à ce que les lumières ferment. Jour après jour. Sans pause. Sans compromis.
Ce n’est pas juste du volume. C’est une mentalité.
Il le dit lui-même : son père ne laissait rien passer. Si tu commences quelque chose, tu le termines. Sa mère, de son côté, s’assurait que tout autour fonctionne pour qu’il puisse se concentrer uniquement sur le hockey. Une structure familiale entièrement orientée vers un objectif.
Et ce qui est fascinant, c’est que cette pression n’a pas brisé Demidov. Elle l’a transformé.
Très tôt, il devient autonome dans son approche. Vers 12-13 ans, il comprend qu’il ne peut pas tricher avec lui-même. Qu’il doit être honnête dans son travail. Qu’il ne peut pas se mentir sur ses efforts. Ce n’est plus son père qui pousse. C’est lui.
C’est là que naît le joueur qu’on voit aujourd’hui.
Ce sens du jeu, cette capacité à lire les défenseurs, à manipuler les espaces, à anticiper les réactions… ce n’est pas un talent sorti de nulle part. C’est le produit de milliers d’heures à répéter, à observer, à comprendre.
Son agent va même jusqu’à le comparer à des cerveaux du hockey comme Pavel Datsyuk et Nikita Kucherov. Et ça, Demidov lui-même le refuse avec un sourire. Il reconnaît qu’il n’est pas encore à ce niveau-là. Qu’il lui manque l’expérience. Qu’il apprend encore.
Et c’est exactement ce qu’on voit cette saison.
Parce que malgré tout ce bagage, malgré toute cette préparation, la LNH reste une autre réalité. Il le dit ouvertement : le rythme est brutal. Les matchs s’enchaînent, le corps encaisse, la tête doit suivre. Il n’y a pas les mêmes pauses qu’en Russie. Pas le même temps pour récupérer. C’est un ajustement constant.
Ajoute à ça l’adaptation à une nouvelle vie. Un nouveau pays. Une nouvelle langue. Une nouvelle culture. Il vit ça avec sa conjointe, loin de sa famille, avec juste son chien — nommé Céline, en clin d’œil à Céline Dion — comme point d’ancrage dans cette transition.
Et malgré tout, il avance.
Il admet que la Russie lui manque. Ses proches, ses repères, son quotidien. Mais il comprend aussi que c’est le prix à payer. Que ce chemin-là, il l’a choisi. Ou plutôt, que sa famille l’a choisi avec lui.
Et c’est ça, le point central de toute cette histoire.
Chaque feinte, chaque lecture, chaque but, chaque séquence brillante qu’on voit au Centre Bell, c’est le prolongement direct d’un sacrifice familial. Ce n’est pas juste le parcours d’un joueur talentueux. C’est celui d’un projet de vie.
Quand il pointe ses parents dans les estrades après ce but contre Ottawa, ce n’est pas une célébration. C’est une reconnaissance. Une façon de dire que tout ce qu’on voit aujourd’hui ne lui appartient pas seulement.
Ça appartient à eux aussi.
Et à Montréal, on commence à peine à comprendre ce que ça veut dire.
