Pour Jakub Dobeš, le score ment. Parfois, dans la vie, il y a des victoire perdantes.
Le 7–5 improbable arraché par le Canadien en Caroline appartient à cette catégorie-là : une victoire-mirage, presque trompeuse, où le plus grand perdant n’était pas du côté adverse, ni même dans les gradins où l’on a vu Brandon Bussi s’effondrer sous la pression… mais bien dans le filet du Canadien.
Car au-delà des célébrations, des statistiques offensives gonflées, des sourires dans le vestiaire, il y a une vérité brutale : la soirée d’hier a peut-être scellé le destin de Jakub Dobeš à Montréal.
Ce match était son test. Son audition. Sa chance, enfin, après des semaines d’inactivité, de ménage à trois étouffant, de spéculations qui tournaient à la farce.
Et pourtant, après si longtemps sans jouer, on aurait pu lui pardonner un départ hésitant, sa nervosité, un manque de rythme. Mais ce qu’on a vu… ce qu’on a vu était beaucoup plus inquiétant : un gardien tout croche, constamment en retard, battu proprement sur des tirs qui n’auraient jamais dû traverser un filet de la LNH, un gardien qui semblait rétrécir à chaque séquence comme s’il comprenait, en temps réel, que le sol se dérobait sous ses patins.
Et la partie la plus cruelle?
Les joueurs ont essayé de le protéger.
Les journalistes ont essayé de le protéger.
Comme si tout le monde réalisait que le jeune homme avait déjà suffisamment de misère à survivre psychologiquement dans cette tempête.
Parce qu’on le sait : si Dobeš jouait dans un marché comme New York, il serait brûlé vif aujourd’hui. On lui poserait les vraies questions. On lui demanderait :
As-tu peur de retourner à Laval?
Est-ce que tu réalises que tu viens peut-être de perdre ton poste?
Est-ce que tu sens que l’organisation ne croit plus en toi?
Mais Montréal est parfois étrange. On déchire des joueurs pour un manque d’effort, mais on marche sur la pointe des pieds pour éviter de fracasser un gardien déjà fragile.
Et c’était ça, hier : une zone de compassion maladroite autour de Dobeš… mais une compassion qui sonnait comme un dernier hommage.
Pendant ce temps, quelque chose d’important s’est produit dans l’inconscient collectif.
Sur les réseaux sociaux, dans les tribunes, dans les discussions de fin de soirée :
Le Québec a parlé. Et le Québec ne veut pas de Dobeš.
Pas comme numéro deux.
Pas comme futur.
Pas comme projet.
Le Québec veut : Fowler-Montembeault.
Pourquoi?
Parce que ça raconte une histoire. Parce que ça incarne une émotion.
Fowler, le prodige, le carré, le calme, l’avenir.
Montembeault, le Québécois, le survivant, celui qui revient de l’enfer, celui qu’on avait déclaré mort… avant qu’il ne renaisse.
Et Dobeš?
Dans cette narration, il n’a pas de rôle. Pas de symbolique. Pas d’attachement affectif.
Et ça, c’est mortel dans un marché comme Montréal. Le match d'hier a précipité le jugement.
Ce n’est pas seulement qu’il a accordé cinq buts sur vingt-cinq tirs. C’est comment il les a accordés :
En étant couché au mauvais moment, en étant debout au mauvais moment, en étant en retard sur des rondelles qu’il voyait pourtant venir, en donnant l’impression d’être constamment en réaction, jamais en contrôle.
Ce n’est pas une mauvaise soirée.
C’est une confirmation de toutes les inquiétudes.
Et pendant ce temps?
Brandon Bussi s’écroulait à l’autre bout de la glace, mais même en encaissant six buts, il n’avait pas l’air aussi perdu que Dobeš.
C’est dire à quel point la soirée du gardien du CH a été catastrophique.
Il y a un mois, les Oilers d’Edmonton avaient démontré de l’intérêt.
La Caroline observe.
Vegas, avec ses problèmes de Carter Hart et Akira Schmid, garde un œil.
Mais attention :ils ne voient pas en Dobeš un gardien d’avenir assuré.
Ils voient un gardien exempté de ballottage, donc un actif facile à obtenir, facile à stocker, facile à transformer en projet.
Un gardien que tu peux rétrograder sans perdre.
Un gardien qui, ailleurs, coûterait peu.
Un gardien que plusieurs équipes considèrent comme un probe, pas comme un pari.
Hier, sans même jouer, Jacob Fowler a gagné des galons. La victoire lui appartient autant qu’à ceux qui ont marqué. Parce qu’on a vu ce qu’on perdrait sans lui.
Et Montembeault?
Malgré tout ce qu’il traverse, malgré les moqueries, malgré les rumeurs, malgré les attaques :
Le vestiaire croit en lui. Cole Caufield l’a dit en parlant de "notre gars". Il n'a jamais prononcé ces mots pour Dobeš.
Les gars l’ont célébré comme un frère revenu du front.
Quand le vestiaire choisit…
L’organisation suit.
Et hier, le vestiaire a choisi clairement :
Ce n’est pas Dobeš.
Hier, Montréal a gagné 7–5. Mais ce n’est pas Montréal qui a gagné le plus.
Les plus grands gagnants? Fowler et Montembeault.
Le plus grand perdant? Dobeš, sans l’ombre d’un doute.
Parce que les victoires les plus cruelles dans la LNH sont parfois celles qui révèlent les faiblesses que tu ne peux plus cacher.
Et hier soir, malgré les sept buts marqués, malgré les célébrations, malgré le sourire de St-Louis…
Jakub Dobeš a perdu beaucoup plus qu’un match.
Il a peut-être perdu Montréal.
