L’avocat du malaise : Jean-Charles Lajoie confronte l’indéfendable

L’avocat du malaise : Jean-Charles Lajoie confronte l’indéfendable

Par André Soueidan le 2026-01-13

Il y a des entrevues qui servent à informer.

Et il y a celles qui servent à forcer une ligne que personne n’ose tracer.

Celle de Jean-Charles Lajoie avec Luc Tardif, président de la Fédération internationale de hockey sur glace, appartient clairement à la deuxième catégorie.

Parce que non, Jean-Charles Lajoie ne pose pas une question naïve.

Il sait exactement ce qu’il fait.

Il installe un malaise. Il l’assume. Et surtout, il oblige son interlocuteur à marcher sur un fil politique que le sport tente désespérément d’éviter.

Depuis les attaques américaines contre le Venezuela, depuis la normalisation de la force comme outil diplomatique, depuis les dérapages assumés du pouvoir américain, la question flotte dans l’air comme une odeur qu’on ne peut plus ignorer : si la Russie a été bannie pour l’Ukraine, pourquoi les États-Unis seraient intouchables?

Jean-Charles Lajoie ne dit pas que les États-Unis doivent être bannis.

Il fait pire.

Il pose la question que personne ne veut entendre.

Et il la pose frontalement.

Quand il évoque la « prise hostile du Venezuela », quand il glisse vers le Groenland, quand il parle d’un monde où les règles changent selon la couleur du passeport, il ne cherche pas une réponse.

Il cherche une cohérence. Ou, à défaut, à exposer son absence.

Luc Tardif, lui, comprend immédiatement le piège.

Il répond avec prudence.

Il temporise.

Il parle d’homogénéité, de recommandations du CIO, de processus graduel, de jeunes de moins de 18 ans, de sécurité, de compétitions à protéger.

Il répète, avec une honnêteté désarmante, que le sport n’a pas le pouvoir d’arrêter les guerres.

« On ne sait pas arrêter les guerres. Il y en a qui ont prétendu pouvoir le faire en 24 heures. Nous, on a encore moins de pouvoir là-dessus. »

Et c’est exactement là que Jean-Charles Lajoie gagne son point, sans jamais le réclamer.

Parce qu’en exposant cette limite, Tardif confirme malgré lui l’angle de Lajoie : le sport international est coincé dans une zone grise ingérable, où certaines violences coûtent une exclusion, pendant que d’autres sont absorbées, relativisées, contournées.

Quand Lajoie parle de « faux problème », de « parler d’un côté de la bouche », de l’impossibilité de bannir un pays hôte comme les États-Unis à l’approche des Jeux, il ne joue pas au provocateur.

Il agit en avocat du malaise.

Il force le système à regarder ce qu’il ne veut pas regarder.

Le fait que le bannissement n’est plus un principe, mais une négociation politique déguisée en morale sportive.

Luc Tardif ne s’effondre pas sous la question.

Il reste droit. Il est lucide. Il reconnaît la pression russe, la complexité des réintégrations, les risques de boycotts, la fragilité des compétitions.

Il répète vouloir « gérer le hockey et non la géopolitique ».

Mais ce souhait, aussi sincère soit-il, sonne comme un aveu d’impuissance.

Et c’est précisément ce que Jean-Charles Lajoie voulait démontrer.

Sans slogan.

Sans accusation directe.

Sans dire explicitement « les Américains ont tort ».

Il montre plutôt que le système n’a plus de réponse claire, seulement des compromis, des délais et des silences stratégiques.

Même quand on aborde Milan, la patinoire, les dimensions, la glace, la peinture fraîche, l’entrevue ne quitte jamais vraiment le même thème : le sport avance, mais le monde le rattrape.

Et Jean-Charles Lajoie, en refusant de faire semblant que ce sont deux univers séparés, fait exactement ce que son rôle exige dans ce moment précis : mettre le doigt sur ce que tout le monde ressent, mais que personne ne veut formuler.

Au final, ce que fait Jean-Charles Lajoie ici dépasse clairement le cadre d’une analyse sportive.

En utilisant la plateforme de TVA Sports pour amener la discussion vers des décisions géopolitiques prises par le gouvernement américain, il ne se contente plus de questionner un malaise : il oriente le débat, il suggère une lecture politique, et il prend implicitement position.

Ce n’est plus une réflexion sur le hockey international, c’est une prise de parole sur la légitimité d’interventions militaires, sur le droit ou non des États-Unis d’agir comme ils le font sur la scène mondiale.

Et c’est là que la ligne devient floue ... dangereusement floue.

Parce qu’un animateur sportif n’est ni arbitre de la morale internationale, ni juge des relations géopolitiques.

Poser la question est une chose. S’approcher trop près de la réponse en est une autre.

Est-ce que les Américains avaient le droit d’intervenir au Venezuela?

Est-ce que cette intervention est perçue comme une libération par une partie de la population locale?

Peut-être.

Probablement même.

Mais ce sont des débats complexes, lourds, profondément politiques, qui ne peuvent pas être traités à travers le prisme d’un studio de sports sans risquer de brouiller les rôles.

En soulevant ces enjeux de cette manière, Jean-Charles Lajoie ne se contente pas d’interroger le système : il se peinture avec la controverse, il flirte avec une vision où le sport devient tribunal moral du monde.

Et c’est précisément là que le malaise s’installe.

Parce qu’à force de vouloir confronter l’indéfendable, on finit parfois par oublier qui décide réellement de la justice mondiale… et à partir de quelle tribune.

Misère...