La salle de presse était mal à l'aise.
Pas un malaise bruyant. Pas une controverse ouverte. Un silence. Un vrai. Celui qui ne vient pas d’un manque de réponses, mais d’un trop-plein.
Quand Martin St-Louis a été interrogé sur le déclin du hockey québécois, sur l’absence criante de joueurs d’ici parmi l’élite de la LNH, il n’a pas haussé les épaules. Il n’a pas servi une phrase creuse. Il s’est arrêté. Il a réfléchi. Et il a reculé.
« C’est une très bonne question, mais je ne suis pas sûr de vouloir utiliser ma plateforme pour répondre. J’ai bien des idées, et avec le nombre de joueurs de hockey au Québec, il devrait y avoir plus de joueurs d’élite. Je n’ai pas envie de m’embarquer là-dedans présentement. »
Cette hésitation-là disait tout. Parce que ce que St-Louis refusait de verbaliser, tout le monde dans le milieu le comprend. Ce qu’il retenait, c’est exactement ce que Jocelyn Thibault a fini par dire tout haut en quittant prématurément la direction générale de Hockey Québec : le système est gangrené de l’intérieur.
St-Louis semblait dégoûté du plus profond de son coeur en parlant de Hockey Québec.
Le départ de Thibault, annoncé avec des mots lourds, « déçu », « usé », n’est pas un simple changement de chaise au sommet d’une fédération sportive.
C’est l’aveu brutal d’un échec national... ou provincial selon le fait que vous êtes séparatistes ou non...
Celui d’un gestionnaire passionné, compétent, arrivé avec une mission claire, mais privé des leviers nécessaires pour la mener à terme.
Celui d’un homme qui a tenté d’imposer des règles de gouvernance modernes à un réseau qui préfère encore fonctionner comme une mosaïque de petits royaumes autonomes.
« Tout le monde est un peu maître chez lui », a résumé Thibault, cinglant, presque résigné.
« Quelque part, quand tu te trouves à une certaine hauteur dans la structure, comme gestionnaire, tu n’as plus de contrôle, ou très peu, sur les coups de volant que tu veux donner, sur les directions où tu veux aller. »
Pour illustrer son impuissance, Thibault a multiplié les images frappantes.
« Tu as l’impression d’être dans une chaloupe pas de rames, dans une mer très agitée. »
Ou encore :
« On se doit de mettre nos bâtons dans le milieu et de jouer en équipe. De travailler ensemble, de se rendre des comptes, d’avancer avec cohérence et reddition de comptes. »
Mais cette cohérence, justement, est ce que le hockey québécois refuse depuis trop longtemps. Les associations régionales, pour une large part, résistent à toute tentative de centralisation minimale.
Elles veulent conserver leurs châteaux forts, leurs façons de faire, leurs réseaux d’influence. Résultat : la fédération se retrouve loin de ses membres, incapable d’imposer une vision globale, et le développement devient inégal, fragmenté, politisé.
« Dans les régions, c’est difficile, a admis Thibault. C’est difficile d’amener notre réseau dans la modernité pour une saine gouvernance. Je suis un gars de structures. Que ce soit dans une équipe de hockey ou dans une entreprise, la structure, c’est tellement important. Tout part de là. »
Le problème, ce n’est pas le travail à faire. Thibault ne s’en est jamais caché.
« Ce n’est pas le travail qui me fait peur. Ce qui a fait pencher la balance, c’est que comme premier dirigeant, tu as vraiment l’impression d’être dans un champ de mines. Il n’y a pas de prévisibilité. Tu es constamment en gestion de crise. C’est un risque que je n’étais plus capable de prendre. »
Et pourtant, le contexte de son mandat aurait déjà suffi à épuiser n’importe qui. À peine nommé à l’automne 2021, voilà que le gouvernement Legault met sur pied un comité d’experts sur l’avenir du hockey.
La pandémie annule une saison complète. Le scandale de Hockey Canada éclate. Une commission parlementaire s’ouvre sur les abus dans le junior. Et au milieu de tout ça, une réforme de gouvernance qui heurte de plein fouet les résistances internes.
« Jocelyn a eu un mandat assez particulier, reconnaît le président du conseil d’administration, Claude Fortin. Il a su relever les standards à des niveaux supérieurs. Il a beaucoup fait progresser la fédération. »
Oui. Mais dans la limite de ses pouvoirs.
Thibault ne s’en est jamais caché : il n’avait pas « tous les leviers ». Il a réussi à clarifier les mandats du conseil d’administration, à dépolitiser certaines opérations à l’interne. Mais partout ailleurs dans le système, la résistance est restée forte. Trop forte.
« C’est un coup dur, a-t-il confié. Je n’ai pas l’habitude de ne pas terminer les mandats. […] Les deux dernières années ont usé le bonhomme un petit peu. Les gens qui me connaissent savent que je prends ça à cœur. »
C’est ici que le lien avec Martin St-Louis devient impossible à ignorer. Quand l’entraîneur du Canadiens de Montréa laffirme qu’avec le nombre de joueurs au Québec, il devrait y avoir plus d’élite, il ne parle pas de malchance.
Il parle d’un système qui n’exploite pas son potentiel. D’un écosystème qui produit en masse, mais développe mal l’excellence.
Les chiffres font mal. Aucun Québécois dans le top-100 des marqueurs de la LNH cette saison. Aucun joueur d’ici dans l’équipe olympique canadienne, une première en 74 ans.
Un seul Québécois au dernier Championnat mondial junior. Et pourtant, près de 90 000 joueuses et joueurs au Québec, autant qu’en Russie, plus qu’en Suède ou en Finlande.
Le problème n’est pas le bassin. Il est structurel. Il est culturel. Il est politique.
St-Louis le sait. Il a « bien des idées ». Mais il a choisi de ne pas utiliser sa plateforme pour ouvrir ce débat explosif. Thibault, lui, l’a vécu de l’intérieur. Et il a fini par payer le prix de cette lucidité.
On peut bien saluer la nomination de Stéphane Auger, rappeler ses succès passés, espérer qu’il saura à son tour naviguer dans ce champ de mines.
Mais tant que Hockey Québec n’aura pas de véritables leviers, tant que les régions refuseront de rendre des comptes, tant que la gouvernance restera éclatée, rien ne changera en profondeur.
Le départ de Jocelyn Thibault est une défaite nette pour le hockey québécois. Une défaite morale, structurelle, générationnelle.
Et si Martin St-Louis s’est arrêté de parler l’autre jour, ce n’était pas par manque de courage. C’était parce que la vérité, celle-là, est trop lourde pour une simple conférence de presse.
Et pendant que le système se protège, ce sont les jeunes qui paient. Toujours les jeunes.
