Nos pensées accompagnent Jacques Demers et sa famille

Nos pensées accompagnent Jacques Demers et sa famille

Par David Garel le 2025-03-30

ll y a des silences qui tuent. Des silences qui blessent plus profondément que les mots. Des silences qui, à force de se répéter, deviennent des trahisons.

Et aujourd’hui, en 2025, le silence qui entoure Jacques Demers est une insulte. Un abandon. Une honte. Tandis que le Temple de la renommée du hockey continue d’ignorer l’un des plus grands bâtisseurs de l’histoire du sport, le Canadien de Montréal, son club de cœur, celui qu’il a porté vers une conquête inattendue en 1993, reste muet, inactif, comme si ce n'était pas important.

Aucune campagne. Aucune prise de position publique. Aucun cri du cœur. Rien. L’indifférence totale.

Et pendant ce temps, Jacques Demers, 80 ans, vit un drame humain d’une intensité insoutenable.

Il est devenu un homme effacé, vivant dans l’ombre de ses exploits.

Jacques Demers n’est plus cet entraîneur flamboyant qui enflammait les foules et faisait rêver les partisans. Depuis deux accidents vasculaires cérébraux — le premier en 2016, le second quelques années plus tard — il est devenu prisonnier de son propre corps.

Paralysé du côté droit. Privé de parole par une aphasie sévère. Incapable de marcher. Transporté en chaise roulante. Et pourtant, encore parfaitement conscient de tout ce qui se passe autour de lui.

Jacques vit désormais dans un centre de soins spécialisés. Chaque matin, il prend son déjeuner à la cafétéria. Chaque dimanche, il rentre chez lui en transport adapté pour passer quelques heures avec sa femme Debbie et ses proches.

Il sourit encore. Il réagit encore aux matchs du Canadien, son équipe, son amour éternel. Quand ils gagnent, il fait un grand sourire et hoche la tête avec énergie. Quand ils perdent, il bougonne. Il se fâche. Il vit encore le hockey. Il est encore là.

Mais ce que ses yeux disent, ce que son corps trahit, c’est une détresse, une souffrance, un cri que personne ne semble vouloir entendre.

Peu de gens comprennent ce qu’est véritablement l’aphasie. Ce n’est pas une perte de conscience. Ce n’est pas une déconnexion du monde.

C’est une lucidité entière… enfermée dans une cage de silence. Jacques comprend tout. Il reconnaît tout le monde. Il suit les conversations.

Il écoute la télévision. Il vit dans le présent. Mais il ne peut plus parler. Il ne peut plus exprimer ses idées. Il tente de faire sortir des mots, mais rien ne vient. Ou alors, des sons déformés, frustrants, humiliants.

« Parfois, il se fâche, raconte son frère Michel. Il essaie de parler, mais il n’y arrive pas. Il tape sur la table. Il pleure. Il souffre. »

Et malgré cela, rien. Rien du Temple de la renommée. Et pire encore : rien du Canadien de Montréal. Ce club qui devrait se lever pour lui, parler pour lui, crier pour lui, préfère publier des vidéos promotionnelles et des clichés stériles sur les réseaux sociaux.

Le cas Demers n’est pas seulement humain. Il est aussi profondément sportif. Statistiquement, historiquement, émotionnellement, tout est là pour justifier son intronisation au Temple.

Premier entraîneur-chef des Nordiques dans la LNH.

Deux trophées Jack-Adams, consécutifs — un exploit encore inégalé à ce jour.

Plus de 1000 matchs derrière le banc à une époque où c’était rarissime.

Architecte du dernier championnat du Canadien en 1993.

Mentor de joueurs légendaires : Patrick Roy, Steve Yzerman, Vincent Lecavalier.

Héros du peuple. Modèle de courage, de persévérance et résilience.

Et pourtant, depuis plus de 25 ans, le Temple de la renommée détourne le regard. Préfère honorer d’anciens joueurs qui ont marqué quelques saisons ici et là, plutôt que de reconnaître un homme qui a changé des vies, ouvert la voie à des générations d’entraîneurs, et démontré qu’on pouvait atteindre les plus hauts sommets… même en ayant été analphabète pendant la moitié de sa vie.

Mais ce qui choque encore davantage, c’est l’inaction du Canadien. Pourquoi, en 2025, l’organisation n’a-t-elle toujours pas entrepris une campagne publique pour faire élire Jacques Demers au Temple de la renommée ?

Où est Geoff Molson ? Où est l’équipe de communication ? Pourquoi aucun message, aucune vidéo hommage, aucune pression médiatique n’est exercée sur le Temple ?

Le Canadien dépense chaque année des millions en communication, en marketing, en promotion de l’image. Il n’a jamais hésité à organiser des hommages pour ses grandes figures, à soutenir des campagnes symboliques… sauf quand il s’agit de Jacques Demers.

Serait-ce parce que sa condition actuelle gêne ? Parce qu’il ne peut plus prendre la parole lui-même ? Parce qu’il ne correspond pas au profil "vendeur" des réseaux sociaux ?

Le Canadien, qui se plaît tant à parler de « culture », de « famille », de « respect de l’histoire », laisse Jacques Demers s’éteindre dans l’oubli, dans l’indifférence.

C’est une trahison.

Surtout que Demers continue de suivre le CH comme s'il s'agissait de ses propres fils.

« Ses yeux pétillent quand il nous dit “Bonjour” avec son sourire. » nous dit son frère Michel.

« As-tu vu le match du Canadien ? », c’est encore l’une des premières choses qu’il nous communique avec des signes. »

« Si le Canadien dispute un bon match, il réagit d’une tonalité joyeuse : “OUI ! OUI !!” »

« Après une défaite, il bougonne, il hoche la tête, il est fâché. C’est comme avant. »

Heureusement, autour de Jacques, il reste une famille aimante et dévouée. Debbie, son épouse, le soutient chaque jour avec tendresse.

Elle l’aide à manger, elle devine ce qu’il veut dire, elle lui lit les nouvelles du hockey. Son frère Michel, avec des mots pleins de douleur, témoigne de la lente descente de l’homme qu’il admire tant.

« Il est encore là, Jacques. Il comprend tout. Mais il est fatigué. Il est prisonnier de son corps. Et il se demande sûrement pourquoi tout le monde l’oublie. »

Leur combat est digne. Courageux. Mais ils ne devraient pas être seuls.

Le Québec aussi a sa part de responsabilité

Le silence du Temple est inacceptable. Le mutisme du Canadien est honteux. Mais le Québec aussi devrait s’interroger.

Où sont les grands journalistes ? Les éditorialistes sportifs ? Où sont les pressions médiatiques ? Où sont les campagnes populaires ? Pourquoi faut-il attendre que Jacques Demers meure pour que l’on se réveille ?

Nous avons vu trop souvent, au fil des années, des hommages posthumes hypocrites. Des cérémonies froides, des larmes télévisées, des grands discours creux. C’est maintenant qu’il faut agir. Pas après.

La dignité d’un homme, le devoir d’un peuple

Jacques Demers ne peut plus parler. Mais il n’a jamais été aussi éloquent. Sa condition, sa souffrance, son regard encore lumineux, son amour intact pour le hockey — tout cela crie.

Il est temps que le Temple entende. Il est temps que le Canadien parle.

Parce qu’un jour, il sera trop tard. Et ce jour-là, ceux qui sont restés silencieux devront vivre avec ce poids sur la conscience.

Et nous, à Hockey30, nous refusons de nous taire. Nous refusons de laisser Jacques Demers mourir dans l’oubli. Nous refusons de tolérer que la LNH et le Canadien détournent les yeux.

Le Québec tout entier doit se lever. Pour un homme. Pour une légende. Pour un cœur immense qui a tant donné et qui, aujourd’hui, mérite qu’on donne en retour.

Jacques Demers mérite le Temple de la renommée. Maintenant. Pas demain. Pas à titre posthume. Maintenant.

Parce que l’histoire ne pardonne pas l’oubli. Parce que le silence est un affront. Parce que Jacques Demers est une icône vivante. Et parce que, dans ce monde bruyant, il est temps que quelqu’un parle pour lui.