Soirée honteuse de 900 dollars: le Québec ne pardonnera jamais à Geoff Molson

Soirée honteuse de 900 dollars: le Québec ne pardonnera jamais à Geoff Molson

Par David Garel le 2026-02-26

Il fut un temps où aller voir le Canadien de Montréal au Centre Bell relevait du rituel populaire. Ce n’était pas un luxe. Ce n’était pas un privilège réservé aux mieux nantis. C’était une sortie familiale, une récompense, une tradition transmise d’un père à son fils, d’une mère à sa fille. Aujourd’hui, cette tradition s’effrite sous le poids des chiffres.

Les chiffres, eux, ne mentent pas.

En 2011, lorsque Geoff Molson prend les commandes, le prix moyen d’un billet se situe autour de 92 $. Une soirée typique pour une famille de quatre (billets, deux bières, quatre liqueurs, quatre hot-dogs, stationnement, deux casquettes) coûte environ 502 $. C’est déjà cher, mais encore atteignable pour la classe moyenne québécoise.

La valeur de l’équipe, à ce moment, est estimée à environ 677 millions $. Le Centre Bell est flambant neuf à l’échelle historique de la LNH. Le rêve est encore abordable.

2022-2023 : 748 $ la soirée

Avançons jusqu’en 2022. Le prix moyen du billet grimpe à 143 $. Plus cher que 25 équipes de la ligue. Une soirée familiale atteint désormais 748 $. Septième plus coûteuse de toute la LNH.

Pendant ce temps, les revenus du club explosent : 323 millions $ selon Forbes. Un bénéfice d’exploitation de 149 millions $, bien au-dessus de la moyenne de la ligue (66 M$). La valeur de la franchise dépasse désormais 2,4 milliards $.

Geoff Molson a affirmé que les hausses étaient comparables ailleurs dans la ligue. Les données démontrent le contraire. Oui, Toronto est pire. Oui, Tampa Bay ou le Colorado ont augmenté leurs prix. Mais ces organisations ont livré des Coupes Stanley. Le Canadien, lui, a offert des années d’instabilité, de reconstruction, d’espoirs reportés.

À Ottawa, les billets sont passés de 63 $ à 81 $. En Floride, ils ont même baissé légèrement. À Calgary, la hausse est modérée. À Montréal, la courbe est abrupte.

2025-2026 : la spéculation dévore la passion

Puis survient le retour de l’espoir. Une qualification surprise en séries. Une jeunesse électrisante. Lane Hutson, Ivan Demidov, Noah Dobson. Le Centre Bell vibre de nouveau.

Et les prix explosent.

Dans les hauteurs du 300, des billets vendus 73,10 $ aux détenteurs de saison se retrouvent sur le marché secondaire à 140 $ en semaine, 300 $ la fin de semaine. Des paires à 600 $. Des hausses de plus de 100 %.

Le hockey devient un placement financier. Acheter pour revendre. Doubler la mise. Transformer la passion en rendement.

Le commentaire glacial circule : « Il y a 8,5 millions de Québécois pour 81 000 billets. Tu pensais vraiment en avoir un? »

La magie devient élitiste. Les étudiants cherchent des billets de dernière minute. Les familles renoncent. Une soirée pour deux adultes frôle 500 $. Une famille complète dépasse largement 800 $ si l’on inclut taxes et frais.

2026-2027 : refinancement et 8 %

Et voilà maintenant le nouveau chapitre.

Le 28 janvier dernier, Geoff Molson aurait refinancé le Centre Bell pour 600 millions $ auprès de la Banque Nationale, seize ans après l’avoir acquis pour 575 millions $. Le bâtiment, huitième plus ancien de la LNH, pourrait nécessiter rénovations et modernisation. La valeur foncière déclarée est de 150 millions $, mais sa valeur réelle serait estimée entre 1 et 1,2 milliard $.

Stratégiquement, c’est brillant. Réhypothéquer un actif en pleine croissance pour dégager du capital. Rénovations. Projets immobiliers. Amélioration des installations d’entraînement.

Mais pour les partisans?

Selon des informations relayées publiquement par le journaliste Maxime Truman, la facture des billets de saison 2026-2027 aurait augmenté d’environ 8 %.

Huit pour cent. Après des années d’augmentation constante. Après une explosion du marché secondaire. Après une monétisation dynamique inspirée des concerts.

Huit pour cent sur des billets déjà parmi les plus chers de la ligue.

Si une soirée coûtait 748 $ en 2022, elle pourrait frôler ou dépasser les 850-900 $ en 2027 selon la dynamique actuelle, sans même parler des matchs premium.

La logique financière… et la fracture émotionnelle...

D’un point de vue d’affaires, tout s’explique. Offre et demande. Centre Bell plein à craquer. Attente pour les séries. Valeur de franchise en croissance constante. Un propriétaire n’achète pas une équipe pour perdre de l’argent.

Mais le Canadien n’est pas une entreprise comme les autres au Québec. Il est culturel. Identitaire. Transgénérationnel.

Quand l’objectif déclaré est la progression plutôt que la conquête immédiate, mais que le prix d’entrée est celui d’une équipe championne, la dissonance s’installe.

Quand une canette dépasse les 11 $. Quand les frais de service multiplient la facture. Quand les jeunes doivent regarder leurs idoles sur Instagram plutôt que du haut du 300, quelque chose se brise.

Molson a-t-il raison?

Non, ce n’est pas « partout pareil ». Les chiffres le démontrent historiquement. Certaines hausses ailleurs sont liées à des succès retentissants. À Montréal, la hausse a souvent précédé le succès.

Oui, Toronto demeure plus cher. Mais Toronto assume son statut de machine à imprimer de l’argent depuis des décennies. Montréal s’est toujours présenté comme le club du peuple.

C’est là que réside la tristesse.

Le Canadien est en feu sur la glace. L’engouement est réel. La reconstruction porte fruit. Mais plus l’équipe redevient compétitive, plus l’accès devient exclusif.

Le refinancement de 600 millions $ pourrait moderniser le Centre Bell. Offrir des sièges plus confortables. Des loges plus luxueuses. Une expérience corporative rehaussée.

Mais si cette modernisation se finance sur le dos d’une famille qui doit choisir entre une épicerie complète et une soirée au hockey, le prix culturel est immense.

Le hockey est né comme sport populaire. À Montréal, il est presque sacré. Voir cette passion transformée en produit premium crée un malaise profond.

La rondelle est dans le camp de Geoff Molson. Continuer la trajectoire exponentielle. Ou réfléchir à l’équilibre entre rendement et héritage.

Parce qu’au rythme actuel, le Centre Bell ne sera plus un amphithéâtre populaire. Il deviendra un théâtre de luxe où le rouge ne représentera plus la ferveur du peuple… mais la couleur d’un relevé de carte de crédit.