À Calgary, il n’y a plus seulement une crise de résultats, une crise d’identité ou une crise de leadership. Il y a désormais une crise de parole. Une crise du silence imposé. Une crise de la personnalité étouffée. Et au centre de ce malaise, un nom revient, même s’il n’est jamais prononcé à voix haute : Zayne Parekh.
Tout est parti d’une phrase, lancée sans filtre, sans peur, sans calcul, à Minneapolis, au cœur de l’environnement d’Équipe Canada junior. Une phrase qui, à elle seule, a mis le feu aux poudres dans l’écosystème des Flames.
« C’est plus en voyant les joueurs de la LNH être des robots et n’avoir aucune personnalité. Je trouve que ça prend un peu de personnalité pour faire croître le hockey. À Calgary, bien des gars m’ont dit de donner seulement des réponses simples, mais je peux faire ce que je veux ici. »
Arrêtons tout. Prenons une seconde. Cette déclaration-là, ce n’est pas une maladresse. Ce n’est pas un dérapage. C’est un aveu. Et surtout, c’est un doigt pointé vers un vestiaire précis, une culture précise, une organisation précise.
À Calgary, on apprend aux jeunes à se taire. On apprend aux jeunes à parler comme des robots. On apprend aux jeunes que la personnalité est un problème, pas une richesse.
Et tout le monde se demande la même chose : qui lui a dit ça?
Dans les coulisses, le bruit grossit. Ce ne sont pas les coachs. Ce sont les vétérans. Ceux qui ont appris à survivre médiatiquement en récitant des phrases creuses, vidées de sens, répétées à l’infini. Et quand on cherche un symbole, un visage, une incarnation de ce hockey aseptisé, impossible d’ignorer Jonathan Huberdeau.
Personne ne l’accuse dans sa face.. Personne ne le nomme. Mais tout le monde voit le parallèle. Même posture devant les micros.
Même malaise évidente. Même ton plate à mourir, alors qu'il machouille ses mots. Même vocabulaire recyclé. Même incapacité à sortir du cadre sans sembler inconfortable. À Calgary, Huberdeau est devenu malgré lui le modèle à ne pas dépasser : parle peu, dis rien, ne dérange personne.
Et voilà qu’arrive Parekh.
Sourire aux lèvres. Blagues dans le vestiaire. Regard direct avec les journalistes. Confiance assumée. Une personnalité entière. Un jeune homme aux origines indiennes et sud-coréennes qui ne cherche pas à se fondre dans le décor, mais à exister pleinement.
En une seule semaine dans l’environnement d’Équipe Canada junior au Minnesota, il est devenu évident que ce joueur-là étouffait. Psychologiquement. Créativement. Humainement
. Lui-même l’a admis sans détour : les derniers mois ont été lourds. Blessures. Sécheresse offensive interminable. Sept mois sans marquer. Une seule aide en onze matchs avec les Flames. Des soirs dans les gradins. Des doutes qui s’accumulent.
Et soudain, la liberté.
« Je ressens tellement de plaisir, au point que je souhaiterais que ce tournoi se poursuive toute l’année. C’est bénéfique pour moi, c’est rafraîchissant et j’en avais besoin. J’espère que ça va relancer mon jeu, je suis encore un bon joueur même si j’ai connu quelques mois plus difficiles. »
Parekh partage le premier rang des pointeurs du tournoi avec huit points en quatre matchs. Il s’exprime. Il crée. Il ose. Il s’amuse. Et surtout, il redevient ce qu’il a toujours été : un artiste offensif repêché neuvième au total en 2024.
Dans ce vestiaire canadien, tout le monde a une anecdote à raconter à son sujet. Michael Hage a révélé que Parekh avait prédit son propre but contre la Finlande, annonçant un tir précis sous le gant.
Caleb Desnoyers parle d’un défenseur qu’il n’avait jamais vu auparavant, capable de faire ce qu’il veut sur la glace. Porter Martone se souvient d’un joueur qui atteignait tous les coins du filet, année après année, avec une maturité grandissante.
Même le coach Dale Hunter, pourtant reconnu pour son cadre rigoureux, reconnaît l’unicité du phénomène.
« Il adore le hockey, il s’amuse et il a de belles habiletés. Il est capable de voir des longues passes que d’autres joueurs ne repèrent pas. On lui laisse une certaine liberté. À l’extérieur, tout le monde aime lui parler. Il a un style unique, j’ai dirigé Evan Bouchard et il me fait penser à lui. »
Quand Evan Bouchard devient un point de comparaison, on comprend le potentiel.
Et le coach adjoint du Canada, Brad Lauer, ne veut surtout pas le menotter.
« Il est un joueur spécial, il patine si bien. On a vu sa longue passe, c’est exceptionnel la manière dont il voit le jeu. Il a une très bonne tête de hockey… il faut les laisser s’exprimer. »
Voilà. Tout est là.
À Calgary, on dit aux jeunes de se calmer.
Au championnat du monde, on leur dit de respirer.
À Calgary, on enseigne la prudence.
À Équipe Canada junior, on encourage l’audace.
Le scandale, ce n’est pas que Parekh parle. Le scandale, c’est qu’il n’avait pas le droit de parler avant. Le scandale, c’est qu’un espoir de ce calibre ait eu besoin de quitter l’environnement des Flames pour se rappeler qu’il avait le droit d’être lui-même.
Et à Calgary, pendant que les vétérans continuent de réciter des réponses vides comme des automates, une question commence à devenir dangereusement incontournable : combien d’autres talents ont-ils déjà étouffés?
