Parfois, un simple débat médiatique expose toute la fracture d’un rêve collectif.
Cette semaine, deux des voix les plus écoutées du hockey québécois se sont retrouvées aux antipodes sur une question qui ne meurt jamais vraiment : le retour des Nordiques de Québec.
D’un côté, Renaud Lavoie, convaincu que la porte n’est pas fermée, qu’elle est même entrouverte pour quiconque arriverait avec un projet sérieux et un chèque de deux milliards. De l’autre, Pierre LeBrun, catégorique : l’espoir est mort, enterré, et la LNH est déjà passée à autre chose.
Deux lectures radicalement différentes d’une même réalité.
Renaud Lavoie part d’un principe très simple, presque brutal dans sa logique : la LNH est une business. Pas une œuvre patrimoniale. Pas un musée de nostalgie. Une business.
Et dans une business, quand quelqu’un se présente devant Gary Bettman avec deux milliards de dollars canadiens sur la table, un amphithéâtre déjà construit, une base de partisans prête à exploser et une province obsédée par le hockey, le commissaire ne peut pas dire non. Pas parce qu’il aime Québec. Pas parce qu’il regrette 1995. Parce que personne, dans aucun conseil d’administration sportif en Amérique du Nord, ne refuse deux milliards comptant.
Lavoie le répète : ce ne sont pas les joueurs qui décident, même si les joueurs devraient mettre une pression énorme sur la ligue. Ce ne sont pas non plus les journalistes, ni les fans. Ce sont les dollars.
Et si un investisseur crédible débarque au bureau de Bettman en disant : je veux un club à Québec, voici l’argent, voici le plan, voici l’engagement sur 25 ans, la ligue va écouter.
Elle est déjà structurée pour ça. Le Centre Vidéotron est là. Les partisans sont là. La culture hockey est là. Selon lui, Québec devient instantanément un dossier prioritaire, même devant Atlanta, Houston ou n’importe quel autre marché américain en croissance.
Et il y a surtout ce fameux sondage interne de l’Association des joueurs, que Renaud Lavoie a évoqué pour appuyer son argumentaire.
Un sondage réalisé auprès de joueurs actifs de la LNH, où Québec se classe… deuxième parmi les villes où ils aimeraient voir une expansion. Deuxième. Devant plusieurs marchés américains déjà en discussion.
Ce n’est pas un sondage de partisans nostalgiques, ni une projection médiatique : ce sont les joueurs eux-mêmes qui disent vouloir jouer à Québec. Parce qu’ils savent que l’aréna serait plein, que l’ambiance serait électrique, que la pression médiatique serait énorme et surtout parce qu’ils comprennent une chose très simple : à Québec, le hockey est une religion.
Lavoie l’a martelé : ce ne sont pas les joueurs qui décident de l’expansion, mais leur perception compte énormément quand vient le temps de vendre un projet aux gouverneurs. Et quand une majorité de joueurs te disent qu’ils préfèreraient Québec à Atlanta ou Houston, ça devient un argument économique, pas sentimental.
Plus de passion, plus de billets vendus, plus de visibilité, plus de revenus locaux. C’est exactement ce que Lavoie voulait dire quand il affirmait que la LNH ferait plus d’argent à Québec que dans un marché tiède du Sud.
Ce sondage-là, Pierre LeBrun le connaît aussi. Mais là où LeBrun voit un détail marginal dans une machine déjà orientée vers les États-Unis, Lavoie y voit une preuve que le produit Québec est encore extrêmement désirable à l’intérieur même de la ligue.
Selon Renaud Lavoie, les joueurs de la LNH considèrent le Québec comme la deuxième priorité pour une équipe d’expansion 😮 pic.twitter.com/KIfx9GMzZM
— BPM Sports (@BPMSportsRadio) February 5, 2026
Sa lecture est froide, économique, presque cynique. Mais cohérente.
Pierre LeBrun, lui, voit l’envers du décor.
Pour LeBrun, la vraie fenêtre était celle de Vegas. Quand les Golden Knights ont été admis en 2016-2017 pour 500 millions, Québec était dans la course. C’était le moment.
Et Québec n’a pas foncé. Pas d’offre formelle. Pas de chèque. Pas de groupe béton. À partir de là, selon lui, Bettman a passé le message : vous avez laissé passer votre chance.
Depuis, le contexte s’est durci.
LeBrun rappelle que deux marchés canadiens dits « fragiles » ont fait très mal au dossier québécois : Winnipeg et Ottawa.
Les Jets, malgré une base passionnée, ont parfois peiné à remplir l’aréna. Les Sénateurs ont traîné pendant des années une saga d’amphithéâtre et d’instabilité financière.
Aux yeux de la LNH, ces deux exemples deviennent des signaux d’alarme. Ils renforcent l’idée que les petits marchés canadiens sont plus risqués, même quand l’amour du hockey est réel.
Résultat : Québec paie pour des problèmes qu’elle n’a jamais causés.
LeBrun va encore plus loin : aujourd’hui, sans revirement majeur, il n’y a plus d’espoir concret. La ligue regarde vers les États-Unis. Vers Atlanta, Houston, peut-être l'Arizona.
Vers des marchés télé énormes. Vers une croissance démographique. Vers des commanditaires nationaux. Québec, aussi passionnée soit-elle, ne coche plus toutes les cases stratégiques.
C’est là que le clash devient fascinant.
Parce que Renaud Lavoie parle d’argent pur. Pierre LeBrun parle de géopolitique sportive.
Lavoie dit : amenez deux milliards et Bettman écoutera.
LeBrun répond : même avec l’argent, le momentum est passé.
Et au milieu de ça, il y a la réalité québécoise.
On sait maintenant, grâce aux propos du ministre des Finances, qu’il faudrait un propriétaire valant personnellement autour de 10 milliards, prêt à investir pendant 25 ans dans un actif qui génère peu de profits annuels.
On sait aussi que deux milliardaires québécois de ce calibre ont déjà été approchés… et ont dit non. On sait que Luc Poirier, malgré tout le bruit médiatique, n’est même pas dans cette catégorie-là financièrement, ce qui explique pourquoi son nom n’est jamais revenu officiellement dans les discussions gouvernementales.
On sait aussi qu’il a déjà tenté d’acheter les Coyotes de l’Arizona pour les relocaliser à Québec, preuve qu’il y a eu, à un moment précis, une volonté réelle, mais sans accès au Centre Vidéotron, sans structure complète, et sans feu vert de la ligue, le projet était voué à l’échec.
Ajoutez à ça le fait que le prix d’entrée a explosé. En 2016, c’était 500 millions. Aujourd’hui, on parle d’au moins deux milliards.
La valeur moyenne d’une équipe frôle désormais 2,2 milliards US. Montréal vaut plus de 3,4 milliards. Toronto dépasse 4 milliards. Refuser d’entrer à 500 millions, c’est avoir laissé sur la table un actif qui vaudrait aujourd’hui plus de quatre fois ce montant. Le rendez-vous manqué est colossal.
Et pendant que les experts débattent, l’Avalanche ressort le chandail des Nordiques, Joe Sakic parle ouvertement de jouer un match de saison régulière à Québec, TVA fait des vox pop émotifs, le Centre Vidéotron se remplit pour des matchs hors concours, et tout le monde ravive la nostalgie.
Mais la nostalgie ne signe pas de chèques.
C’est ça, le cœur du conflit entre Lavoie et LeBrun.
Lavoie croit encore au coup de théâtre : un investisseur surgit, l’argent est là, Bettman ne peut pas refuser, Québec revient dans le portrait. LeBrun croit que la ligue a déjà tourné la page, que les erreurs du passé, combinées aux difficultés de Winnipeg et Ottawa, ont scellé le sort du dossier.
Qui a raison ?
Probablement un peu les deux.
Oui, deux milliards peuvent rouvrir bien des portes. Mais une ligue ne pense pas seulement en dollars immédiats. Elle pense en marchés télé, en expansion stratégique, en stabilité à long terme. Et pour l’instant, ces paramètres favorisent les États-Unis.
Ce qui est certain, c’est que le débat n’est plus sentimental. Il est brutalement financier. Structurel. Politique.
Le rêve des Nordiques ne dépend plus des partisans, ni même des joueurs. Il dépend d’un milliardaire prêt à risquer sa fortune dans un marché passionné, mais petit, face à des mastodontes américains.
Renaud Lavoie voit encore la lumière au bout du tunnel.
Pierre LeBrun affirme que le tunnel est déjà muré.
Et pendant qu’ils débattent, Québec attend.
Encore.
