Depuis des semaines, on répète que le Canadien cherche un gardien capable de voler un match. Hier soir, devant Vegas, ce gardien avait un nom, et surtout une méthode.
Car avant même que Jakub Dobeš ne multiplie ces glissades assassines du côté gauche, trois arrêts coup-de-poing qui ont figé le Centre Bell, il avait passé sa soirée dans le vestiaire, penché sur l’écran, absorbant chaque tendance adverse comme si sa carrière en dépendait. Ses mots après le match racontent une vérité que Montréal n’ose plus regarder en face.
« On regarde leur avantage numérique, les sorties de zone, ce qu’ils font en zone offensive et en zone défensive, et j’essaie d’être attentif », a lancé Dobeš, imperturbable, en fin de soirée.
Derrière cette phrase se cache un contraste troublant avec l’autre gardien du club, qui répète depuis deux semaines qu’il ne veut plus trop regarder les statistiques, qu’il se concentre sur les émotions positives, et que ce n’est pas toujours de sa faute s’il accorde un mauvais but.
Montréal les a vus côte à côte, l’un absorbé par le travail, l’autre débordé par le bruit, et la comparaison devient impossible à éviter.
Ce que Dobeš a retenu de sa séance vidéo, il l’a appliqué à la perfection.
« Je gardais ça en tête, je savais qu’ils n’allaient probablement pas tirer et tenter plutôt la passe à l’embouchure du filet. » Le résultat, les fans l’ont vu en temps réel. Trois séquences identiques, trois fois la même jambe gauche qui jaillit au millimètre près. Hertl sur le poteau. Stone frustré. Dorofeyev stoppé trois fois de suite dans une action qui aurait anéanti n’importe quel autre gardien de ce club cette saison.
Le Centre Bell n’a pas applaudi : il a rugi. Depuis longtemps, on n’avait pas senti une salle envoyer un message aussi clair, presque cruel, à un gardien qui n’était même pas sur la glace. La comparaison s’imposait d’elle-même.
Dans un moment tellement important, alors que le CH semblait au bord d’une autre dégringolade en troisième période, Dobeš a encore tenu le fort.
« Une fois qu’on a pris l’avance, on ne l’a pas perdue pendant un bon moment. J’aimais ça, on gardait ça 2-1 longtemps. Ils ont égalé tard, on a été un peu malchanceux, mais je pense qu’on aurait pu fermer ça plus tôt », a-t-il noté.
C’est ici que sa maturité a frappé. Aucun triomphalisme. Aucune exagération. Il refuse même de célébrer sa série de sept matchs sans défaite en temps réglementaire.
« La dernière fois que j’ai regardé les statistiques, je m’y suis un peu trop attaché. Donc je me concentre juste sur gagner des matchs. » Une phrase simple, mais qui claque comme un manifeste professionnel.
Et c’est précisément là où le débat se déplace : non plus seulement sur les arrêts, mais sur la préparation. Tout le monde a remarqué cette longue discussion entre Dobeš et l’entraîneur des gardiens Éric Raymond avant le match.
On les voyait pointer l’écran, simuler des angles, corriger des détails. Une image d’un gardien affamé d’apprentissage, décidé à absorber tout ce qu’il peut pour performer au plus haut niveau.
Et on a commencé à se poser une question dérangeante : pourquoi voit-on aussi peu de ces moments-là avec Samuel Montembeault?
Pourquoi la préparation semble-t-elle si différente d’un gardien à l’autre? Et pourquoi celui qui s’accroche à la vidéo, aux tendances, aux ajustements, semble désormais être le seul capable de tenir cette équipe vivante?
Dobeš a même expliqué comment sa lecture vidéo avait façonné son match.
« On savait, grâce au pré-scout, qu’ils n’allaient probablement pas tirer de ce côté-là et qu’ils allaient aller backdoor. Je gardais ça en tête. J’étais patient avec ça. »
À Montréal, un gardien qui fait un arrêt spectaculaire provoque une ovation. Un gardien qui explique calmement comment il l’a anticipé provoque un basculement.
Dans le vestiaire, l’attitude ne trompait pas. Pas d’euphorie. Pas de discours de héros.
« J’étais content, mais je me sentais bien, donc ça a été une bonne soirée », a-t-il glissé, avec une sérénité qui a presque surpris les vétérans. On aurait dit un gardien qui sait qu’il n’a rien volé : il a exécuté ce qu’il avait prévu d’exécuter.
Pendant ce temps, le débat externe gonfle. Montembeault, miné par un trop-plein d’erreurs coûteuses, par des entrevues mal reçues, par des statistiques catastrophiques, se retrouve à se demander comment reprendre le filet au moment même où celui-ci s’éloigne.
Il devra non seulement répondre aux critiques, mais aussi maintenant justifier que sa préparation est à la hauteur, car le match d’hier a exposé quelque chose de fondamental : la différence entre un gardien qui subit la pression et un autre qui la dissèque. Entre un gardien qui cherche des excuses et un autre qui cherche des solutions.
Dobeš n’a pas volé un match hier. Il a volé la conversation.
Et Montréal, pour la première fois depuis longtemps, a senti ce que ça fait de suivre un gardien qui prépare, anticipe, étudie et exécute. Sans plainte. Sans détour. Sans chaos. Juste du travail et du calme.
Dans un marché où tout s’enflamme, sa phrase la plus anodine est peut-être celle qui dit tout :
« Je me concentre juste sur gagner des matchs. »
C’est la phrase d’un gardien qui comprend ce que Montréal exige.
C’est aussi la phrase d’un gardien qui vient peut-être de changer la hiérarchie.
